Thetford Mines : le pari de la résilience

Ancien camion minier Euclid 301 HD, photographié à Thetford Mines. Photo : Gesmine.
Lors d’une visite récente à Thetford Mines, un constat frappe : cette ancienne grande ville minière ne donne pas l’impression d’une collectivité restée figée après la disparition de son industrie dominante. On y trouve des entreprises manufacturières actives, un complexe hôtelier moderne, un cégep engagé dans la formation technique et la recherche, ainsi que plusieurs projets liés à l’innovation, au tourisme et à la requalification des anciens territoires miniers.
Pourtant, Thetford Mines a subi une transformation économique majeure. Pendant plus d’un siècle, son développement a été intimement lié à l’amiante chrysotile. Lorsque cette industrie a décliné puis disparu, la région a dû se réinventer.
Son histoire illustre à la fois ce qu’une industrie minière peut apporter à une région et le défi considérable que représente la perte de cette industrie lorsqu’elle occupe une place dominante dans l’économie locale.
Une ville née de la mine
L’histoire minière de Thetford commence en 1876 avec la découverte d’amiante dans la région. L’exploitation commerciale débute en 1878. Les mines King, Bell et plusieurs autres exploitations contribuent rapidement à la création d’un important district minier. Les activités des sites King-Beaver-Bell s’étendront de 1878 jusqu’à la fermeture de Bell en 2008. La dernière mine d’amiante du secteur, Lac d’Amiante du Québec, cesse ensuite ses activités en 2011.
Pendant des décennies, la mine structure largement la ville : emplois, infrastructures, ateliers, commerces et savoir-faire industriels se développent autour de l’extraction et du traitement du chrysotile. Cette prospérité comporte cependant une vulnérabilité : une grande partie de l’économie repose sur une seule substance minérale.
À partir des années 1980, les préoccupations sanitaires associées à l’amiante et le recul de ses marchés entraînent un déclin progressif de l’industrie. Il ne s’agit donc pas d’une fermeture soudaine provoquée par l’interdiction canadienne, qui viendra plus tard, mais d’une contraction s’étendant sur plusieurs décennies.
Diversifier plutôt que chercher un seul remplaçant
La réponse de Thetford Mines n’a pas été de remplacer l’amiante par une autre activité dominante. La transition s’est plutôt faite par une succession d’initiatives publiques et privées.
Entre 2013 et 2020, l’Initiative canadienne de diversification économique des collectivités tributaires du chrysotile a consacré 50,3 millions de dollars à 65 projets dans les MRC des Appalaches et des Sources. Dans la MRC des Appalaches seulement, les dépenses ont atteint 41,5 millions de dollars pour 57 projets.
Mais la résilience régionale ne se résume pas aux programmes gouvernementaux. Thetford avait aussi conservé un actif moins visible : des compétences techniques, des entrepreneurs, des établissements de formation et une culture industrielle développée pendant plusieurs générations.
Du savoir minier à l’innovation
Le Cégep de Thetford en est un exemple important parmi tant d’autres. Son programme de Technologie minérale existe depuis 1968 et offre aujourd’hui des formations en géologie, exploitation et minéralurgie. Cette expertise s’inscrit dans un ensemble québécois de formation minière qui comprend également d’autres établissements spécialisés, notamment à Sept-Îles et en Abitibi-Témiscamingue.
À cette mission d’enseignement s’ajoute la recherche appliquée. COALIA — Centre de technologie minérale et de plasturgie — réalise des travaux de recherche appliquée, d’aide technique et de transfert technologique. Ses activités couvrent notamment les technologies minérales, la plasturgie et les matériaux avancés. Le Cégep dispose également de Kemitek, spécialisé notamment en chimie verte et en mise à l’échelle de procédés.
Cet environnement montre qu’une région peut conserver et élargir son capital technologique même lorsque l’activité minière qui l’avait historiquement soutenue disparaît.

MINÉRO / KB3 vu depuis le boulevard. Photo : Gesmine
Une industrie manufacturière qui a survécu à la mine
Cette continuité est également visible dans les ateliers industriels. Métallurgie Castech est implantée à Thetford Mines depuis 1931. D’abord au service notamment du secteur minier, l’entreprise dessert aujourd’hui plusieurs industries et demeure active dans la fabrication d’équipements et de composants destinés au monde minier.
Parmi ses produits figurent notamment des composants de concasseurs et de broyeurs ainsi que des godets sur mesure pour pelles à câbles et pelles hydrauliques pouvant atteindre 80 verges cubes.
Cet exemple est révélateur : une région minière ne développe pas seulement une capacité d’extraction. Elle génère également des compétences en métallurgie, mécanique, fabrication, entretien et services spécialisés. Lorsque ces compétences trouvent des marchés extérieurs, elles peuvent continuer à créer de la valeur bien après la fermeture des mines locales.

Godet de grande capacité exposé chez Métallurgie Castech, à Thetford Mines. Photo : Gesmine
Tourisme, hôtellerie et patrimoine
La diversification s’est aussi étendue à des secteurs très éloignés de l’image traditionnelle de Thetford Mines. L’Hôtel du Domaine constitue aujourd’hui un complexe hôtelier quatre étoiles auquel est annexé le Centre de congrès de Thetford, inauguré en 2018.
Parallèlement, l’ancien paysage industriel est progressivement mis en valeur. Le site des mines King-Beaver-Bell est reconnu comme patrimoine industriel québécois et l’ancienne mine King a fait l’objet d’un projet d’interprétation historique.
Il ne faut pas prétendre que le tourisme ou l’hôtellerie remplacent économiquement l’ancienne industrie minière. Ils illustrent plutôt une transformation plus fondamentale : l’économie locale repose désormais sur plusieurs piliers.
Quand le passif minier redevient un projet économique
L’un des développements les plus intéressants concerne les immenses quantités de résidus laissées par l’exploitation du chrysotile.
Selon le gouvernement du Québec, environ 450 millions de tonnes de résidus miniers amiantés se trouvent dans la région des Appalaches. Ils contiennent notamment du magnésium, du nickel, du manganèse et du chrome. Des initiatives régionales associant notamment la Ville, le Cégep, COALIA et d’autres partenaires examinent leur revalorisation dans une perspective de développement durable.
La prudence s’impose toutefois. La présence de métaux dans un résidu ne suffit pas à en faire une ressource économiquement exploitable. La minéralogie, les teneurs, la récupération métallurgique, les coûts, les marchés et les contraintes environnementales doivent être démontrés. Il s’agit donc d’un potentiel de développement, et non encore d’une réussite industrielle acquise.

Paysage minier et haldes de la région de Thetford Mines. Photo : Gesmine.
Une économie toujours en transformation
Ce qui ressort finalement de Thetford Mines n’est pas la réussite d’un projet unique. C’est plutôt l’accumulation d’initiatives : formation, recherche, plasturgie, fabrication d’équipements, tourisme, hôtellerie, développement industriel, valorisation des résidus et requalification du territoire.
La démarche se poursuit. En 2024, la Ville a notamment lancé ID Thetford, organisme autonome chargé de conseiller les élus et de promouvoir le développement économique sur le territoire.
Une meilleure mine pour une meilleure économie?
Thetford Mines n’est certainement pas un exemple permettant d’ignorer les conséquences sanitaires ou environnementales de l’exploitation passée de l’amiante. Son histoire rappelle aussi les risques économiques associés à une dépendance excessive envers une seule ressource.
Mais elle montre qu’une activité minière peut laisser autre chose qu’une fosse et des résidus : elle peut contribuer à former des travailleurs spécialisés, faire naître des entreprises, développer des infrastructures, stimuler l’enseignement technique et créer une culture industrielle qui continue à produire de la valeur longtemps après la fermeture.
C’est peut-être là que devrait se situer une partie du débat sur la « meilleure mine » : une mine bien planifiée, responsable de ses impacts, intégrée à son territoire et capable de contribuer durablement au développement de la collectivité qui l’accueille.
Parce qu’au-delà du minerai extrait, une meilleure mine est capable aussi de contribuer à bâtir une meilleure économie.
Pour aller plus loin:
- Répertoire du patrimoine culturel du Québec — Site des anciennes mines King-Beaver-Bell. Lien;
- . Développement économique Canada — Évaluation de l’Initiative canadienne de diversification économique des collectivités tributaires du chrysotile. Lien;
- Cégep de Thetford — Technologie minérale. Lien;
- Cégep de Thetford — Recherche et innovation / centres de recherche. Lien;
- COALIA — Centre de technologie minérale et de plasturgie. Lien;
- Groupe Canam / GRCP — Métallurgie Castech. Lien;
- Hôtel du Domaine — Réunions et événements. Lien;
- Gouvernement du Québec — Revalorisation des résidus miniers amiantés dans la MRC des Appalaches. Lien;
- Ville de Thetford Mines — Lancement d’ID Thetford. Lien.